Rencontre #01 / MagicYannick

 

Parce que je sais que vous êtes des petits curieux, je suis allée à la rencontre de joueuses, joueurs, arbitres et passionnés de Roller Derby pour savoir qui ils sont, ce qu’ils font et surtout, surtout, pourquoi ils aiment tant ce sport qui nous réunit tous. Et pour la première rencontre, c’est un photographe bien connu des membres du RDT, MagicYannick, qui a accepté de répondre à mes questions…

 

Comme le veut la tradition, peux-tu te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Yannick Massat, plus connu sous le pseudonyme MagicYannick, et je suis Toulousain. Depuis janvier 2014, j’arpente les autoroutes et chemins de France afin de satisfaire mon addiction – la photo de Roller Derby.

 

Comment as-tu entendu parler du Roller Derby, et qu’est-ce qui t’attire dans ce sport en tant que photographe ?

J’ai connu cette discipline lors du Sur5al de la French Connection III en juin 2013. Un ami m’a convaincu de me déplacer pour voir ce sport, et je suis instantanément tombé sous le charme. Pendant les 6 mois suivants j’ai cherché des infos, pris contact avec des joueuses comme Minty Rex et enfin, le 18 janvier 2014, j’ai vu mon premier match de Roller Derby, Blocka Nostra vs Death Pouffes. Un an plus tard, presque jours pour jours, s’est rejoué ce match anniversaire. Ce fut une journée très spéciale pour moi, non seulement mes équipes de cœur s’affrontaient mais en plus j’étais cette fois entouré de dizaines de personnes que j’avais appris à connaitre, que j’avais appris à aimer.

Il pourrait être difficile dans une situation pareille de se concentrer sur le match. Mais le Roller Derby c’est bien plus que ce qu’il se passe sur le track. Ce qui m’intéresse c’est de montrer l’évènement dans son ensemble. J’ai bien sûr envie de faire quelques belles photos, mais ce n’est pas ce qui m’anime. Ce qui me meut, c’est la valeur historique des photos que je prends. C’est le « Pourquoi » profond pour lequel j’ai un appareil photo dans les mains (je suis issu d’une famille qui n’a presque pas fait d’instantanés, et la mémoire s’estompant avec le temps, les quelques rares photos ont une valeur inestimable). Mon père est mort quand j’étais jeune, et quand des gens me montrent une photo de lui ou de moi-même, je suis joie et bonheur. C’est ce sentiment que je cherche à atteindre.

Fondamentalement, je ne fais pas les photos pour l’instant, je fais les photos pour qu’elles soient (re)vues dans 10-30 ans. Je n’ai aucune ambition photographique hormis celle de rapporter aux gens des souvenirs oubliés. C’est une des raisons pour laquelle il n’y pas de Watermark sur mes photos, c’est une des raisons pour laquelle je pense qu’il est de votre devoir de copier et sauvegarder les photos – pour qu’elles perdurent après Facebook, après Internet.

 

Comment travailles-tu ?

Je prends un grand soin à choisir des photos d’un peu tout le monde. J’aime dérober les instants. Cela me définit, je suis un voleur. Un saligaud qui cherche à dénoncer votre beauté, votre réalité et à vous la jeter en pleine figure. Je cherche le vrai, ce qui peut participer à la construction d’une vérité, le fond de l’être. Photographiquement, cela se traduit par mon amour des regards et des mains ainsi que la cinétique des corps, chacun a une façon de se mouvoir très personnelle. Quand les gens posent, simulent une attitude, cela me gêne mais ça reste symptomatique d’un être qui a le droit de se créer un personnage. Je n’inclus pas les gens qui posent pour le photographe, il y a une nuance. Si dans votre tête, au moment d’être shooté, vous vous dites « il faut que », vous pouvez déjà imaginer que je vais accorder une valeur moindre à ce cliché.

Quand je traite mes photos, je prends le temps d’envoyer énormément d’énergie (de l’amour tout simplement). J’aime tellement les gens qui font ce sport. Pour les mettre en valeur, il n’y a rien d’autre à faire que de les laisser faire. J’ai un précepte, « vivre et laisser vivre », qui comporte une notion fondamentale, contraignante et surtout contradictoire – tout ce que nous touchons est modifié. Cela est valable aussi en photographie. Ce n’est pas un mal en soi d’altérer les choses, mais quand on aime une chose il faut penser à garder une certaine distance pour ne pas la corrompre outre mesure. Lui laisser tout simplement son espace de vie et de développement personnel. Comment préserver ceux qui nous importent de nous-même – aimer c’est peut-être justement oublier cela. Cela fait partie des questions que je me pose en ce moment. Il a toujours été dans ma nature d’être dans une position neutre (je ne montre pas mon attachement, mais depuis peu cela change). Je ne peux en conclure qu’une chose, je suis corrompu.

Mais je suis une personne ingrate, qui va shooter de nouvelles équipes. Infidèle me direz-vous ? Je n’ai pas signé de contrat de rattachement que je sache. Et cela serait me priver du bonheur de rencontrer de nouvelles personnes, renouveler mon intérêt, mon appétit et approfondir ma technique. Oui, je confesse, l’adultère a ses mérites. Comment résister à ces nouvelles couleurs de maillots, ces salles aux formes si étrangères et leurs divines lumières. Bon ok, j’exagère un tout petit peu, en général la lumière est décevante et je dois passer des heures à me battre contre ces fichus teintes jaunâtres dégueulasses. Faites-moi penser à vous montrer ce que photographie réellement mon appareil photo !

Cette diversité esthétique revigore la passion – il faut comprendre que je passe des heures à traiter chaque match, et voir toujours les mêmes salles ou maillots c’est vraiment épuisant à force. On peut photographier une bouteille de lait de 100 points de vue différents, mais quand on peut photographier 10 bouteilles de formes différentes dans des éclairages différents, le résultat n’est que plus encourageant et instructif. Et on revient à la première bouteille avec des idées fraiches et positives. Ce renouveau, je le retrouve quand les joueuses se maquillent, portent des maillots spéciaux, j’adore ça. Cela change des matchs officiels où le folklore est peu présent. En parlant de folklore, la première fois, j’ai été impressionné par les tatoos et les Derby Names, ça m’est un peu passé. Il y a tellement d’autres choses qui ont pris la relève depuis.

J’apprends le sport, les règles, les techniques, les stratégies et cela influence énormément mes choix de photos d’action. Cela fait un tout petit peu plus d’un an que je prends des photos de Roller Derby, j’ai lu les règles dès mon deuxième match (j’aurais grand besoin de lire la dernière version). Sans trop de prétention, j’essaie d’implanter dans mes albums quelques notions techniques aux débutantes ou futures joueuses. J’espère ne pas faire trop d’erreur de jugement. Je fais des bootcamps en tant que photographe… mais chut ! Ne le dites à personnes, c’est une couverture – j’adore apprendre des intervenants. J’écoute attentivement les coachs comme si je faisais partie des équipes. Mais ne me demandez pas de tuyaux, d’un je n’entends pas tout (je suis un peu sourd) et de deux je ne comprends pas tout. On pense que les règles sont compliquées mais ce n’est qu’une base, dès qu’on rentre dans un gros match c’est bourré de stratégie. C’est là qu’on s’aperçoit que le Roller Derby, c’est un iceberg lourd, 2% émergé, 98% immergé, c’est similaire au monde de la photo.

En parlant de face cachée, je suis impressionné du travail lors des entraînements qui sont au moins aussi intenses et drôles qu’un match. Un régal, j’invite tous les parents de joueurs/joueuses à aller en voir un au moins une fois. J’ai aussi mes entraînements, je prépare mes couples objectifs/appareil pour que la mise au point soit la plus précise possible par exemple, je m’entraine à trembler le moins possible, mais quand on a peu dormi la veille ces entrainements sont vains ! Par contre ce qui n’est pas vain, c’est les dizaines d’heures à se battre, informatiquement parlant, pour rendre une photo la moins moche possible.

 

L'envers du décor... (cliquez sur l'image pour accéder à la photographie HD) © Magicyannick Yannick

L’envers du décor… (cliquez sur l’image pour accéder à la photographie HD)
© Magicyannick Yannick

 

Quel est ton plus gros challenge lorsque tu photographies un évènement ?

Je suis une personne qui veut le beurre, l’argent du beurre, la crémière et plaire aux parents de la crémière… Il faut se fixer des buts très haut, IMPOSSIBLE IS NOTHING (than a matter of time cleverly used). Chaque jour est un combat. Je fais énormément de tests de rendus, des dizaines pour chaque match avant de me résigner à choisir le moins pire. La photo c’est faire des compromis techniques. Quand on est dans des salles éclairées en lumière artificielle jaune clignotante (oui, les lumières passent de phase allumée/éteinte même si vous ne le voyez pas à l’œil nu, l’appareil lui le voit). Les compromis sont du genre « j’ai 500€ mais je veux acheter une voiture ». La plupart des gens vont se décourager et vont se rabattre sur une voiture de modélisme. Il faut retourner la problématique : j’ai 500€, beaucoup de volonté, je fais le choix de prendre le temps qu’il faut et j’apprends à construire une voiture.

Ces centaines d’heures de labeur finiront par payer, je vous le garantis. J’ai déjà bien progressé en 1 an de photo et ce n’est que le début. Dans quelques années, je construirai 2 voitures de luxe pour 250€, même si je dois planter des champs de caoutchoutiers pour les pneus et extraire le métal des mines ! L’expérience des autres est une mine d’or, elle permet de voir plus loin et surtout dans des directions auxquelles on n’aurait pas pensé. On peut copier pour ressentir, rechercher l’essence d’une technique. Il est à mon avis bien triste de se contenter de faire comme un(e) autre.

Pour être meilleur (et pas le meilleur), il faut savoir résoudre les problèmes un à un pour que l’impossible soit du passé. Sans problème, on ne résout rien. Le problème EST le chemin vers une solution, ou plutôt le chemin vers un état mental qui vous guide vers une solution. Ne fuyez pas la difficulté, c’est votre meilleure alliée sur le long terme. Par contre il faut faire des choix, on ne peut pas tout atteindre. C’est à ce point précis qu’être meilleur qu’un autre n’a aucun intérêt. D’un, c’est impossible car vous ne pourrez pas faire les mêmes choix qu’elle/lui. De deux, votre vie passée est un bagage de connaissances/savoir-faire/savoir réagir qui feront votre force et votre différence. Chacun est meilleur que l’autre, tout est relatif. La seule personne à battre c’est vous même.

 

Des personnes, des rencontres et/ou moments coups de cœur ?

Je n’aurais pas cru qu’on pouvait aimer autant de monde à la fois. Je serais capable de vous citer une bonne centaine de joueuses que j’adore. J’ai une bonne vingtaine de coups de cœur, des filles que je regarde comme des Rockstars. Je vais me contenter de citer justes les personnes qui m’ont faites.

Super Snot, Hooligan et surtout, surtout Gara-La-Garce. Je me souviendrai toute ma vie de la première fois que je l’ai vue, une fille de 2m76 me roulant droit dessus, des yeux blancs sous son maquillage noir en bandeau, la moitié du crâne rasée, le maillot du Sur5al fushia. Ce moment-là, c’est réellement le point de départ de tout le reste. C’est mon Idole.

Minty Rex, le premier contact. Chakk Attack et Chupa Clou. J’ai longtemps cru qu’elles n’étaient qu’une speakerine géniale et une fan qui gueulait sur les bords du track à qui je demandais de m’expliquer ce qu’était « faire le pont » et qui dansaient follement bien sur un air « happy » :p Paquita Poulpe Friction (avec qui j’avais un rituel, elle m’enfilait le chasuble des photographes). Les photographes de Derby qui m’ont encouragé, Mika Hemsi, Nico Lightfield, Do Redfish. Le referee Juicy Joker et NSO Uchka Gaz que j’ai croisés toute l’année partout du nord au sud de la France.

Mes équipes préférées sont tout simplement les premières que j’ai vu jouer, les Death Pouffes (Montpellier), la Blocka Nostra (Toulouse B) et le LARD (Lyon) cuvée 2014. Mais il y a une équipe, une seule qui fait battre mon cœur de façon totalement déraisonnable, pendant de longues minutes, à chaque match. C’est la Nothing Toulouse. Cette équipe cristallise la volonté à une échelle supérieure de toutes les autres équipes françaises. Les filles ont un regard qui ne trompe pas – simplement donner le meilleur. Elles se battent comme des challengers. Leur focus/concentration est énorme, elles sont totalement inaccessibles pendant un match (tout du moins tant qu’elles n’ont pas 100 points d’avance). À Grande équipe, un Grand Coach. Certainement le plus dur et le plus aimant (c’est le secret), qui donne des bases techniques solides. J’ai une admiration sans borne pour Slash Gordon. Tous les coachs gueulent, tous. Mais il y a une façon de le faire, quand il s’agit de ses joueuses. J’ai vu des hommes laisser leur déception personnelle prendre le dessus sur l’amour de leur équipe. Il faut combattre ces moments de faiblesse. La deuxième personne qui doit croire le plus en vous, c’est votre coach. C’est ce que Slash fait.

J’adore encourager les joueuses derrière mon œilleton. Oui, en gros je parle tout seul pendant les matchs ! J’ai participé à de gros events, j’ai vu les meilleures équipes de France, mais il y a un plaisir insoupçonné, c’est de voir la progression des Fresh Meat. Les progrès sont visibles d’un match à l’autre, et même d’une mi-temps à l’autre. C’est fulgurant. Quand j’y pense, j’ai photographié pas mal de premières fois. Le premier match, cet accomplissement ! Je n’hésite pas à montrer les fautes et réussites des joueuses en photo, mais rien ne vaut une vidéo. Je pense que ce sport est fait pour être vu en vidéo. L’avènement, très récent des vidéos à haute vitesse est merveilleux. La vidéo est le meilleur media pour mettre en valeur les déplacements et stratégies d’équipe.

 

Merci beaucoup Yannick, un dernier mot pour la fin ?

Le Roller Derby est un sport collectif, où chaque membre doit agir en symbiose avec sa team, mais avant toute chose vous êtes des individus qui cherchent à franchir la limite établie. J’en viens à la question centrale « Qu’est-ce que le Derby à mes yeux, pourquoi il m’importe tant ? ». Il y a deux choses qui sont liées :
- Vous faites partie des gens qui ont compris que les limites véhiculées par la société ne sont par définition pas personnelles, et qu’il est VITAL de découvrir la frontière de ses propres aptitudes/croyances (vous auriez pu traverser l’Atlantique à la rame ou atteindre le Pôle Nord à traineau, mais le Roller Derby c’est déjà pas mal).
- Une grande partie de la société est faite d’enfants qui ont appris que quand ils tombent à terre, il faut dogmatiquement pleurer et attendre maman. J’espérais, sans trop d’attentes, rencontrer des êtres qui se relèvent et continuent à jouer. Je vous ai trouvés. Je vous aime.

 

Ceci n’est que mon état d’âme en février 2015. Dans 10 ans, quand je relirai cette interview, je penserai que j’étais jeune et con !

 

Propos recueillis par Jane Rustine

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Crédits photographiques :

Magicyannick Yannick / https://www.facebook.com/magicyannick?ref=ts&fref=ts