Journal de bord d’un ex-puceau des championnats d’Europe de roller derby masculin

 

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Allez, ce n’est un secret pour personne, nous sommes champions d’Europe. Nous sommes sur le toit de l’Europe du roller derby. En un mot comme en cent, nous sommes la meilleure équipe de roller derby du continent européen pour l’année qui vient. Oui, ça peut sembler un peu présomptueux, un rien prétentieux et totalement déplacé, mais franchement, j’en ai rien à foutre puisque la vérité est là (BIM !).

Cependant, si vous lisez cet article, vous savez déjà cela. Vous connaissez déjà les résultats que nous avons obtenus, sans fautes, sans failles et sans trucs farfelus à l’intérieur. Vous connaissez notre parcours, vous connaissez les équipes que nous avons battues. Tout cela, vous l’avez suivi sur Facebook ou Tweeter.

Mais ce que je vais tâcher de vous conter, avec mes mots et leurs limites, c’est la richesse incroyable de l’aventure humaine que nous avons vécue, les émotions que nous avons tous partagées et ressenties là-bas.

J’aimerais vous emmener avec moi en voyage, sur les terres de la perfide Albion, au cœur de la Mecque du roller derby européen : le MERDC (Men’s European Roller Derby Championships).

Accrochez vos ceintures, ça va déménager.

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Les Quad Guards avant les championnats : le doute.

« Dites les mecs, c’est quoi le merdèqueu ? », demandais-je en toute innocence un soir de l’hiver dernier, alors que nous nous entraînions dans le froid et la neige sous le pont du Stadium. Silence sidéré de mes coéquipiers, regards désapprobateurs de certains, reniflements de dédain pour d’autres. Apparemment, j’avais touché la corde sensible.

Finalement, l’un d’entre eux se décida à éduquer le jeune écervelé que j’étais à l’époque et, me regardant de haut, tint à peu près ce langage : « T’es vraiment trop con ».

Le soir même, Google aidant, je me décidais à me renseigner. De longs mots déjà écrits valant bien mieux que d’autres mots pas encore écrits, je vous invite donc à lire, si ce n’est déjà fait, les récits piquants de la précédente édition :

M.E.R.D.C. 2012 ! Aventure d’une supportrice !

M.E.R.D.C. 2012 ! Aventure d’un joueur !

Ces championnats d’Europe 2012, je peux vous dire que j’en avais entendu parler dès le printemps arrivé. « Et on a fini deuxièmes », « Et c’était à deux points », « Et on n’a jamais gagné contre les Londoniens des SDRD ». Parfois, je me demandais si je n’avais pas par erreur atterri au milieu d’une équipe de pleureuses.

D’autant plus qu’à quelques jours du MERDC 2013, on n’en menait pas large. Sur le papier, notre saison avait été brillante. Mais l’analyse des deux derniers matchs contre Sheffield (victoire) et contre les SDRD (défaite) laissait présager le pire à l’approche de cette dernière épreuve de la saison.

Au cours des trois semaines précédentes, nous avions travaillé beaucoup de phases de jeu nouvelles. Je pensais que ces trois semaines seraient loin d’être suffisantes. C’était sans compter la ténacité et la qualité de nos coachs ayant réussi à nous apprendre ces plans de jeu sans que nous nous en apercevions. Juicy Joker, Cash Pistache : machines ? Machines !

A titre réellement personnel, j’étais passé complétement au travers de mon match du 29 juin face aux SDRD. Mon dos me faisait souffrir depuis quatre mois, la saison tirait à sa fin et, je l’avoue, oui je l’exprime sans honte, j’y étais allé sans pression en me disant : « De toute façon, tu ne joueras probablement pas beaucoup et t’as pas le niveau, c’est pas en trois semaines que ça va changer ». Bon bon, encore une fois, je me suis planté sur toute la ligne. Mais nous verrons cela en temps utile, mes petits polissons. Parce que la pression, en fait, elle est vite montée.

Tout ça pour vous dire qu’on y allait certes, mais qu’on ne faisait pas les malins à nous imaginer ne serait-ce que dans le dernier carré. Rien que le premier match nous faisait flipper notre race. Ce format un peu bâtard de 30 minutes, sans coupure pendant les official reviews et les team timeouts. C’est simple, tu te prends deux power jams, un official review, deux team timeouts et il te reste 10 minutes pour rattraper 40 points. Et on était bien conscients du fait que nos débuts de matchs n’avaient jamais été notre point fort. Encore une fois, on avait tort.

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Le départ de Toulouse.

Nous sommes le jeudi 18 juillet. Le départ est prévu pour 19h. C’est un peu la course toute la journée puisque, taf oblige, on a dû préparer les affaires la veille. Le matin même du départ, je contacte notre dealer perso au sein de l’équipe, le grand Waldo. A la base, je devais lui prendre deux tampons. Au bout de cinq minutes de discussion Facebook, je me retrouve à traverser Toulouse en Vélib’, à 10h30 de matin, en m’étant éclipsé en scred entre deux réunions, patins dans le sac à dos, pour aller me faire monter des platines Avenger Magnesium destinées à remplacer mes platines plastique R3 pourries. Ne me demandez pas comment j’en suis arrivé là, je ne m’en souviens plus. Et pour ceux qui auraient du mal à s’imaginer la différence, le bond qualitatif entre ces deux platines est à peu près le même qu’entre Al Bundy et Ryan Gosling ou qu’entre Susan Boyle et Scarlett Johansson. Et autant vous le dire tout de suite, je préfère avoir Scarlett à mes pieds. Ou Ryan, selon mes envies.

Nouvelles platines à trois jours de l’événement sportif de l’année, je me disais qu’il était possible que je fasse une grosse connerie. Une fois encore, je me trompais complètement.

Bref, tout s’organise doucement et nous décollons de Toulouse à bord du bus. Au programme, 20h de trajet. L’équipe des Quad Guards est là au complet, tout comme nos supporters les plus fidèles ainsi que Nicolas, ostéopathe, qui nous sera d’un immense secours pour préparer ces championnats et surtout pour récupérer entre chaque match.

Étrangement, bien que Slash fût du voyage, tout s’est plutôt bien déroulé à l’aller : pas de panne de moteur et le bus redémarrait bien à chaque arrêt. Tout au long du trajet, ça pète, ça dort, ça chante, ça montre sa bite (une seule en réalité, mais alors très très (trop) souvent). Bref, la routine pour ceux qui connaissent. Concernant les autres, les mots sont insuffisants pour décrire cet étrange mélange de colonie de vacances pour adolescents prépubères, un chouïa d’esprit flower power des années 70′, une bonne dose de rugby-beauf de la côte basque, le tout saupoudré d’un peu de punk et de rock. Oui, ça fait définitivement un truc super bizarre mais ça goûte bien.

L’arrivée à l’hôtel de Birmingham se fait tranquillement grâce à Super Président, Bravehurt, qui gère l’organisation d’une main de maître. Pour une fois, pas d’arrivée ultra matinale ou ultra tardive. Nous avons réellement le temps de nous poser avant les premiers matchs qui auront lieu 20 heures plus tard.

Pas de dispersion cependant : un rapide décrassage, quelques exercices tactiques off skate dans un parc au milieu d’Anglais obnubilés par le fait de voir des gens faire du sport dans la rue. Dernière réunion tactique, dernier briefing et annonce des rosters.

A Toulouse, nous commençons à avoir un solide effectif qui tend à s’homogénéiser. Nous sommes partis à 16 joueurs valides à Birmingham [insère ici une pensée pour Mab Max qui s’est flingué l’épaule à deux semaines de l’évènement, ceci mettant un terme à sa carrière de joueur, RIP man] et seuls 14 pourront jouer à chaque match. Ce sont les choix des coachs qui s’expriment. C’est toujours le cœur lourd que nous apprenons les noms de ceux qui joueront certains matchs et de ceux qui ne les joueront pas. Car nous sommes une équipe. Si nous en sommes là, à ce niveau-ci, c’est aussi grâce à ceux qui poussent derrière, pour jouer, pour élever le niveau, pour nous rendre meilleurs à chaque entraînement. C’est grâce à ceux qui ne lâchent rien, semaine après semaine, dehors, sous la pluie et même la neige (true story), par 25 ou -5 degrés. C’est le groupe qui amène l’équipe à ce niveau. Et c’est un déchirement de se retrouver sur le track amputé d’une partie de ses membres.

De retour dans la chambre, j’ai mon rituel d’avant-match. Passer en revue chaque pièce d’équipement, vérifier les roues, défaire et refaire les lacets, vérifier les trucks, vérifier les tampons. Tout ranger en ordre dans la valise. Tout vérifier. Une dernière fois.

Il est minuit, heure anglaise. L’hôtel est silencieux et la nuit est à présent tombée depuis longtemps. Je m’allonge et éteins la lumière.

Le sommeil est dur à trouver en cette veille de championnat. Je pensais y aller la fleur au fusil, sans pression, mais alors que mon coéquipier et colocataire d’hôtel ronfle à côté de moi, je me surprends à penser « Et si… Et si… Et si… ».

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Premiers matchs, première journée.

6h30, le réveil sonne. En vrai, j’ai les yeux ouverts depuis trente minutes tellement la peur de ne pas me réveiller me taraude. Je prends une douche rapide et file au petit-déjeuner. Le match est à 10 heures ce matin, il reste donc trois heures de digestion et je m’autorise un solide petit-déj’. Encore une fois, avec Gros Ben des Bois, c’est orgie à l’anglaise : beans, sausages, bacon, trucs frits, bien gras et collants. Dieu bénisse ce pays (et ses habitantes <3). Je sors un peu lourd de table.

L’ambiance est détendue et bon enfant en cette douce matinée, mais je sens quelques visages fermés.

J’ai personnellement trois stades d’anxiété. Le premier, le plus soft, où je garde mon angoisse pour moi : je n’ai pas de comportement inhabituel (par rapport à mon comportement habituel qui est déjà empli de comportements inhabituels, par rapport à la moyenne, vous suivez ?).

Au second stade d’anxiété, je raconte énormément de conneries. Mais alors énormément. C’est ma façon de gérer le stress, de dédramatiser.

Arrivé au troisième stade, je me ferme, je me concentre et toute mon énergie est focalisée sur un seul but : atteindre mon objectif. Je dramatise. Oui, je peux être assez chiant à vivre. A ce stade (« Seul le sang me procure du plaisir »), je peux gueuler sur à peu près n’importe qui ou n’importe quoi qui pourrait m’empêcher de faire ce pour quoi je stresse à mort. Et ce n’importe qui ou n’importe quoi n’a, en réalité, souvent rien à voir avec la choucroute. Ça détend. Mais nous y reviendrons en temps utile. Car au cours de ce week-end, je suis passé par ces trois stades. Crescendo, vous vous en doutez bien.

Pour le moment, en ce samedi matin, le rassemblement a lieu en bas de l’hôtel. Le rendez-vous est pris à 8h. Sans aucune surprise, nous prenons trente minutes de retard et arrivons à la salle vers 8h40. Retrouvailles avec certaines équipes de France et d’Angleterre. Je pense à nos twins de Sheffield, The Inhuman League. Je pense à mon équipe de cœur, les Crash Test Brummies (ils m’ont dépucelé tout de même, ça n’est pas rien !). Et, forcément, je pense à nos frères de la mère patrie, les Kamiquadz de Montpellier et la Panam Squad de la capitale.

Mais nous n’avons pas le temps de discuter car le match a lieu dans à peine plus d’une heure. Le off skate démarre, échauffement, un peu de sophro, les discours d’avant-match, puis warm-up sur la piste. Au même moment, nos meilleurs ennemis, les Southern Discomfort de Londres, mettent une fessée à leurs adversaires du premier tour, les Chaos Engine, 278 à 9. En trente minutes. Ça calme et ça annonce le niveau de la compét’.

Heureusement, nous n’avons pas l’opportunité de trop gamberger car notre premier match commence. Et il s’agit pour nous d’un format inhabituel : 30 minutes sans coupure du chrono’ pendant les timeouts et les blessures. C’est rapide, très rapide, et durant ce laps de temps, tout peut arriver. C’est un match piège, contre une équipe jeune, les Skateful Dead, un peu inconnue du monde du derby. Ce sont un peu les Quad Guards l’année dernière. Ça ne se voyait peut-être pas et ça pourrait même sembler un peu incongru, mais nous étions super stressés avant ce premier match.

Les premières minutes suffisent à nous rassurer. En rentrant de son jam, Mr. Furieux lancera un « C’est bon, ça ira ! » confiant. En effet, nous maîtrisons nos adversaires et Juicy Joker, le line-up, en profite pour faire tourner l’effectif. Nous déroulons notre jeu avec calme et concentration, -une première pour nous-, et remportons facilement ce premier match 176 à 18.

Personne n’est blessé, tout s’est bien passé. Une bonne partie du stress a été évacuée lors de ce premier match. Tous les voyants sont au vert pour le reste de la compétition.

Il est environ 11 heures et notre prochaine rencontre est à 14 heures. Après un décrassage mené d’une main de maître par notre ostéopathe (drainages, étirements, sophro…), nous avons une petite heure de temps libre. A peine le temps de manger, pisser et parler aux potes que le warm-up concernant le match suivant est déjà lancé.

Nous connaissons nos adversaires. Ce sont les Crash Test Brummies. L’équipe locale de Birmingham que nous avions battue dans cette même salle, quelques mois auparavant, sur le score honorable de 275 à 95. Je ne dirais pas que je m’attendais à un match facile, mais soyons honnêtes, je crois ne pas mentir si je vous confiais qu’on le sentait plutôt bien. Notre équipe était concentrée et fraîche, on connaissait l’adversaire, on connaissait la piste et le format de match redevenait le format habituel. Bref, a priori, tout s’annonçait bien. La victoire, encore une fois, fut construite et menée par l’équipe. C’est vraiment, contrairement à d’autres matchs et je pense notamment à Sheffield, notre groupe qui a bâti son succès.

Il est 16h alors que nous sortons du track et c’est la fin de notre journée. Pour ma part, je ne sais pas, j’ai dû recevoir un coup dans la mâchoire car j’ai un rictus collé sur la gueule. On appelle ça le « smile » outre-Manche, je crois. On ne pense pas encore à demain, on savoure ce premier jour qui s’est très bien passé à tout point de vue.

J’en profite pour regarder les autres matchs et je vois les potes des Kamiquadz affronter les Expendables. Ou plutôt affronter Quadzilla. Là, je vais pousser mon coup de gueule et je serai peut-être censuré par la ligne éditoriale de Roller Derby Toulouse (mais je n’en ai cure, je suis un gros ouf malade dans ma tête, je suis un déglingos de révolutionnaire communiste) [NDLR : eh non, aucune censure ^^]. Voir Quadzilla sur le roster deux semaines avant, ça m’avait déjà un peu gavé. Voir Quadzilla jouer contre les Kamis, ça m’a saoulé. Voir Quadzilla jouer 4 jams sur 5 (oui, 4 jams sur 5, je ne plaisante pas), ça m’a carrément pété les burnes. Ok, le mec, c’est un peu un D.ieu du roller derby roulant parmi les mortels. Ok, techniquement, tactiquement et physiquement, c’est un tueur. Je l’ai vu faire des trucs de taré, que ça soit en technique de patinage ou en stratégie en temps réel sur le track (ben ouais, forcément, il était sur le track tout le temps, donc il établissait le plan de jeu à ce moment-là), qui m’ont clairement filé une gaule d’enfer et il y a des moments où je lui aurais volontiers roulé une pelle tellement il assurait. Il doit probablement être chirurgien cardiaque dans la vraie vie travaillant bénévolement pour la Croix-Rouge en Syrie, avoir payé ses études en faisant du mannequinat, réussir à faire jouir sa meuf rien qu’en la regardant dans les yeux et c’est surement le mec le plus cool à l’Est du Mississippi. Mais le voir jouer au MERDC, ça m’a fait penser à Zidane qui irait taper l’incruste au tournoi ouzbék des poussins 8-10 ans pour vendre ses pots de yaourt. Il prend la place d’un joueur européen alors qu’il joue aux États-Unis dans une équipe américaine. Je sais pas, dans MERDC, y a European. Voilà, ça m’a saoulé et je devais en parler. C’est chose faite, promis, j’arrête.

Et les Kamis perdent ce match contre Quadzilla. C’est dur à encaisser mais nous n’avons pas le temps de nous attarder car c’est déjà le retour pour l’hôtel à 18h30. Gros debriefing dans le lobby. Il durera longtemps, chacun pouvant s’exprimer à tour de rôle sur cette première partie de tournoi. De ma vie, je n’ai jamais vu un collectif comme celui-là. Je ne suis peut-être pas objectif parce que j’en fais partie mais je vais me répéter : je n’ai jamais vu un collectif comme celui-là. On ne serait peut-être pas potes dans la vraie vie, on ne se serait peut-être pour la plupart jamais rencontrés tant nous venons d’horizons divers. Et pourtant, il y a un vrai respect, une vraie écoute, une vraie communication, une vraie joie de vivre ensemble. Les reproches ne sont jamais individuels mais collectifs. Chacun fait son autocritique. Chacun s’implique dans la réussite de ce projet. La qualité de l’expression et de l’écoute fait que cette équipe vit ensemble. Tout simplement. Et je crois, corrigez-moi si je me trompe, que cela s’est vu sur le track. Il y a de l’envie, de l’exigence et du plaisir. Et de l’amour forcément. Lorsque l’un de nous flanche, c’est le collectif qui prend le relais, à chaque fois.

Je suis fatigué et pourtant, encore une fois, en ce samedi soir, j’ai du mal à trouver le sommeil. Le matos sèche à la fenêtre et une odeur de fennec envahit la piaule. Et la même pensée tourne dans ma tête : « Et si… Et si… Et si… ».

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Dimanche. Second jour. La demi-finale.

Étrangement, en ce dimanche 21 juillet (la date restera dans l’histoire, si si), je n’éprouve pas de douleurs au réveil. Je charge un peu moins le petit-déjeuner.

On commence à discuter de Tyne and Fear, notre prochain adversaire. En un mot : brutaux. Chez les Quad Guards, on n’est pas bien épais. On a deux bons gabarits : Big Jim et Bravehurt. C’est tout. N’ayons pas peur des mots, Le Rôtisseur, Gi-Djay, Paradox’, Charles Martèle et votre serviteur entre autres, nous boxons plutôt dans la catégorie « Crevettes ». Certes, de la crevette de haute qualité, mais de la crevette tout de même.

Les Tyne and Fear ont sorti au tour précédent les potes de Lincolnshire Rolling Thunder. Quatre sorties sur blessure pour Lincolnshire. Okay, ça pose le cadre.

On se prépare mentalement au défi. Le mot est simple : on ne peut pas lutter physiquement. Ça ne sert à rien : on n’a ni le physique ni le jeu pour ça. La stratégie : encaisser, prendre et accepter la grêle qui va nous tomber dessus, rester calmes, imposer notre plan de jeu. Et la grêle est tombée, ça je peux vous le dire. Ça hitait. Parfois gratuitement. Souvent maladroitement. Mais toujours douloureusement.

J’ai encore l’image de Bravehurt au sol. Il venait de se prendre une majeure. Il sort de la piste et se retourne pour regarder l’arbitre qui a sifflé afin d’obtenir confirmation de sa pénalité. C’est à ce moment-là qu’un joueur de Tyne and Fear est venu lui mettre un bloc. Bravehurt est tombé au sol et n’a plus bougé. Je peux vous dire que l’équipe était remontée.

Mais voilà, dans nos rangs, il y a la coach, Cash Pistache. C’est un peu notre mère à tous (en vachement plus sexy que la mienne quand même). Elle nous demande de nous retourner, elle nous demande de ne pas regarder, elle nous demande de rester concentrés. Le capitaine et elle sont là pour contester. Nous, nous sommes là pour jouer et gagner ce match. Et le moins que l’on puisse faire pour Bravehurt, s’il devait rester au sol, c’est de sortir notre A game et ne pas partir dans une vendetta aussi inutile que contre-productive.

Alors nous avons posé notre plan de jeu et nous avons gagné. En maîtrise encore une fois. Bravehurt est revenu et a pu jouer. Encore une victoire pour les Quad Guards, mais celle-ci a laissé davantage de traces (physiques) que les précédentes.

Lorsque le coup de sifflet final retentit, c’est quand même un peu l’explosion. Parce qu’on est en finale. Parce qu’on est 2nd d’Europe quoiqu’il arrive. Parce qu’on a montré aussi qu’au roller derby, mieux valait jouer avec sa tête qu’avec ses muscles.

Mais je redescends bientôt et ce troisième stade d’anxiété dont je vous ai parlé précédemment commence à se pointer. Parce que je me rends compte que nous sommes à la dernière marche. Que concrètement, il y a un match qui nous sépare DU titre de champion d’Europe. Que si nous le gagnons, nous serons la meilleure équipe masculine de roller derby. Que nous serons parmi les meilleurs joueurs d’Europe. Ce sentiment d’être aussi près mais aussi si loin d’un objectif qui nous tient à cœur est très dur à décrire. Le sommet n’a jamais été aussi près. En tendant le bras, tu pourrais en toucher la cime. Mais sous tes pieds, il y a un gouffre qu’il faut traverser. Heureusement, derrière toi, il y a 19 potes qui sont là pour le traverser avec toi.

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LA finale.

Pfiouuu, inracontable. J’étais vraiment, et je pense que c’était également le cas de mes coéquipiers, sous pression. J’étais fermé. Avant le match, les Panam, les Kamis, nos supporters et les équipes anglaises nous demandaient de gagner. « Allez, vous allez le faire ! », « Allez gogo Quad Guards ! ». Tu sens l’envie, le désir et l’espoir que ton équipe suscite chez les autres. Que la défaite ne sera pas que ta défaite, ils la partageront avec toi. Que la victoire ne sera pas que ta victoire, mais également la leur.

La pression est sur tes épaules cependant. Il faut faire avec. Je me suis mis dans ma bulle. J’ai écouté de la musique en essayant de couvrir le bruit de la salle. J’ai fait le vide et visualisé le match. Se rappeler ses qualités, ne pas se focaliser sur ses défauts. Faire le stock de confiance. Avoir confiance en soi et en ses coéquipiers. Et prendre du plaisir parce que putain, une finale de coupe d’Europe, t’en vivras pas 50 dans ta vie. L’objectif, et on se l’était dit dans le speech d’avant-match : ne rien regretter. Jouer notre jeu, jouer sur nos qualités, mais surtout ne rien regretter. Que l’on perde ou que l’on gagne.

Et finalement, le match débute. Cette finale. Mes amis, cette finale. Mais cette finale.

L’ambiance est électrique, incroyable. La salle est surchauffée et je crois pouvoir dire qu’il n’y a pas eu un seul moment de silence. Les « Quad Guards ! Quad Guards ! Quad Guards ! Aleeeeeerte ! » et « S-D-R-D ! » fusent en permanence. La première ligne est lancée.

Nous prenons onze points d’entrée. Mais contrairement à notre habitude, nous ne paniquons pas, nous développons notre jeu. Mon premier jam arrive et ça passe. Le premier jam est toujours le plus tendu, celui où tu doutes le plus. Mais tu te rends compte que tu peux faire jeu égal avec ton adversaire.

Sur le banc, la tension est palpable. Personne ne balance de vannes, je peux vous l’assurer, alors que je suis le premier à sortir une connerie si je peux. Là, non.

Franchement, on a gueulé, on s’est gueulé dessus, on s’est craché à la gueule. Comme des putois, comme des chiens, comme des morts de faim. Parce qu’on avait la dalle, parce que ce titre, putain de bordel de merde, on le voulait. Plus que tout. Sur le track, nous nous sommes battus sur chaque jam, sur chaque passage.

Il y a eu un temps mort en seconde période. J’étais avec Mr. Furieux et High G Nik sur la ligne. Un team timeout est demandé par les SDRD. Et au lieu de nous regrouper sur notre banc, c’est l’équipe toute entière qui est venue sur le track nous rejoindre. Et je me souviens de Mr. Furieux, de son regard et surtout de ses mots : « A la mort, les gars. Je déconne pas, à la mort ». On a acquiescé. Et personne ne déconnait.

Notre plan de jeu est rodé. Les automatismes, sur certaines techniques que nous avons pourtant mises en place à peine trois semaines auparavant, sont là (et ça bordel, on le doit aux coachs qui ont fait un travail d’enfer en amont). Notre jeu, notre collectif par rapport à la défaite lors de la French III, c’est le jour et la nuit. Nous avons des lignes, on décale, on s’adapte en temps réel à la situation sur le track : « On passe devant ! », « On recule ! », « Vas-y mec, je fais le pont ! ». Individuellement, je ne me souviens de rien de spectaculaire. Collectivement, à l’intérieur, c’était magique. J’ai utilisé mes potes comme des torchons pour sortir le jammer. On m’a utilisé comme un vulgaire guidon de vélo pour retenir un jammer avec son cul. Je n’ai jamais été aussi heureux d’être traité comme un objet. Comme une putain de brique.

Mais hélas, Paradox’, mon frère d’armes, ma pute du derby, ma femme sur roulettes, se fait mal sur un jam. Je le vois avant tout le monde, il n’arrive plus à patiner. Je hurle à Juicy Joker « Paradox s’est fait mal, putain, Juicy, Paradox s’est fait mal ! » (oui, au troisième niveau de stress, je hurle tout ce que je dis et tout ce que je dis à, bien sûr, une importance vitale et totalement prioritaire sur tout ce qui pourrait se passer autour). Il rentre finalement du jam et se pose. Enlève ses patins. Et là, tu sais que c’est mort. Parce que pour faire enlever ses patins à un Quad Guards lors d’une finale de coupe d’Europe, il y a au moins fracture de la cheville. Ce qui est le cas. Nette et sans bavure. Mais le match doit continuer. Parce qu’on a bossé trop dur pour ça.

Nous reprenons finalement l’avantage et nous ne le lâcherons pas jusqu’à la fin du match. Les SDRD deviennent fébriles. Leurs jammers vont beaucoup en prison. Signe : Ballisto, à la fin de la première période, rate un hockey stop devant notre ligne, glisse et me fauche les patins par l’arrière. Low block, prison. Et pourtant, bordel, c’est Ballisto.

A la mi-temps, nous sommes toujours concentrés. « Vous pouvez aller pisser mais vous revenez direct et vous ne parlez à personne ! », nous demande Cash. De toute façon, je suis tellement fermé que je n’ai envie de parler à personne. La mi-temps se termine sur le score de 95 à 75 en notre faveur. Autant dire, que dalle. Du pipi chat. Surtout lorsque, lors de l’édition précédente, tu avais plus de 100 points d’avance à 20 minutes de la fin et que tu as quand même perdu la finale.

La seconde période de jeu démarre, power jam pour nous. On enchaîne les points et on sort notre meilleur jeu. Je ne suis plus le score car je joue un jam sur deux. Plus le temps d’atterrir, je bois un coup et je repars. Mais si j’en crois une photo sur Facebook, il y avait au bout de 8 minutes de cette seconde période, 75 à 152 en notre faveur. Lors de ces 8 minutes, nous avons marqué 57 points. Nous n’en avons encaissé aucun. Contre l’équipe des SDRD qui, avant cette finale, était la première d’Europe.

Mais les jams s’enchaînent et je ne regarde rien, ni la foule, ni le score, ni le temps qui passe. Au bout d’un moment, j’observe tout de même. Et je vois que nous avons 80 points d’avance. Je vois qu’il reste à peine plus de deux minutes de jeu. Et cette pensée revient alors : « Et si… Putain, et si… ». Pas le temps de trop y réfléchir cependant car je repars sur le track. Ces deux dernières minutes ont été longues. On a joué la montre, on a tracé, on a roulé pendant deux minutes et lorsque la fin du jam a été sifflée, ça a été la délivrance. Je me suis écroulé au sol. J’ai pris dans mes bras tout ce qui passait à ma portée. Il y a eu les larmes de Paradox’, les larmes des supporters, la remise des médailles, l’émotion, le plaisir, la joie. Mais tout cela est réellement indescriptible.

Voilà, c’était le récit, peut-être un peu long, (peut-être un peu chiant aussi et je m’en excuse), de notre aventure à ces championnats d’Europe 2013. J’espère avoir réussi à vous faire vivre ne serait-ce qu’un petit pourcent de ce que nous avons ressenti là-bas. A ceux qui pratiquent déjà le roller derby, j’ai envie de dire « Continuez ». Et pour ceux qui ne s’y sont pas encore mis, je dirais « T’attends quoi ducon ? ».

Juste avant que l’on se dise au revoir pour cette saison, j’aimerais partager avec vous ce qui restera pour moi, à titre purement personnel et totalement égocentrique, l’un de mes meilleurs souvenirs de ce tournoi. C’était lors du match contre les Tyne and Fear. Juicy Joker, notre line-up, tend le casque de jammer à Bravehurt et lui demande s’il peut jammer. « Je peux mec, mais ça avoine sévère sur le track, mets-moi des types qui m’assurent. Slash, High G Nik, Furieux ou Connard Laqué ». What ? Moi ? Bravehurt compte sur moi pour assurer son cul ? Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment, mais cette phrase est fantastique. Parce que c’est ça le roller derby. Tes potes, tes frères de track comptent sur toi pour faire le taf ensemble. Ils comptent sur toi pour les protéger et nous mener, ensemble, à la victoire. Et je me suis rendu compte qu’ils comptaient sur moi aussi. Et ça, ça n’a pas de prix. C’est la reconnaissance de cette année d’efforts, de plaisirs et de douleurs, cette année d’apprentissage. Si en septembre 2012, quelqu’un m’avait dit que je serais là, en ce jour, sur le toit de l’Europe avec les Quad Guards, je l’aurais regardé au fond des yeux et je lui aurais balancé : « Putain, c’est pas sympa de se foutre de la gueule d’un mec qui tient même pas sur ses patins. Enfoiré ». Comme quoi, des fois, on se plante sur toute la ligne.

Et c’est tant mieux.

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Connard Laqué

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Crédit photographique : merci à Roller Derby City.

http://www.rollerderbycity.com/